Coucher pour faire de la télé est une attitude largement obsolète. Aujourd’hui, la posture avant-gardiste consiste plutot à coucher dans la télé. Le pionnier en la matière s’appelle Navarro (“pas comme le commissaire, plutot comme les indiens” explique l’intéressé) et vit dans un studio du XIV° arrondissement de Paris.
C’est dans les 25m2, entre le canapé-lit, la kitchinette et le triptyque de cassseroles pendues au mur, que le jeune homme anime quotidiennement l’antenne de Télé Plaisance, une télé pirate fabriquée à domicile et diffusée sur les quelques rues du quartier.
“Un émetteur, un amplificateur, un cul de magnéto, voilà ce qu’il faut pour diffuser depuis chez soi, explique Navarro. Avec, en plus, une antenne montée sur le toit et tournée dos à la Tour Eiffel ; comme ça, toutes les autres antennes son orientées vers la tienne et peuvent te capter.” Le tout revient à peu près à 2500 francs et a été bricolé par un ami, ancien des radios libres, aujourd’hui spécialisé dans la fabrication d’émetteurs pirates. Reste, une fois l’installation faite, à remplir la grille de programmes de cette hallucinante home-TV née en décembre 1998. Précision importante : le directeur d’antenne se fout de l’audimat, comme il se fout de la concurrence.
“La télé classique, j’en ai rien à foutre, elle fait sa vie. Moi, je défends le principe de l’accès libre aux ondes.”
Télé Plaisance ne s’est pas construite contre l’institution audiovisuelle et c’est, en partie, ce qui fait l’originalité de son contenu. Ici, rien ne ressemble à ce qui se fait dans les médias traditionnels. “Une home-TV, explique Navarro, ça ressemble à ce que tu es. Mon truc, c’est le live ; je balance les infos en instantané, je remasterise les images et je remixe tout ça avec du gros son.”
Illustration de ce free-style cathodique : un pote motard arrive chez Navarro avec, en main, la cassette vidéo de ses dernières pointes de vitesse sur le périphérique tornées grace à un camescope installé sur la bécane. Le document est introduit dans le magnétoscope et diffusé en live sur fond de musique techno, en lieu et place du documentaire scientifique du CNRS (la véritable histoire d’Elephant Man qui tournait quelques instants avant dans la machine). Le tout, avec en prime l’interruption de programme diffusé à l’antenne. “Ouais, je rembobine en direct, comme ça les téléspectateurs savent ce qu’il se passe. Au moins, c’est humain...”
Sur Télé Plaisance, ce qui à l’écran, peut apparaitre comme un effet de style, cache généralement un manque de moyens. “Si je mixe en direct, explique Navarro, c’est parce que j’ai pas de quoi me payer un banc de montage. J’utilise un mélangeur vidéo pour mixer les séquences live, tournées avec un camescope analogique, et les images que je récupère ailleurs. Ce que je fais, c’est un peu du dessin sans gomme.”
Electro-vidéaste ? Vidéo-jockey ? Pirate des ondes ? Navarro qui a pratiqué le graph pendant des années sur les murs parisiens corrige : “je fais de la télé d’auteur”. Sur l’antenne se cotoient le Journal Berbère, le Journal Colombien, les expérimentations d’un vidéaste aveugle, les images de combat de boxe thaïlandaise ou encore la vie de la chaine tournée au camescope et diffusée en direct ; le tout remixé.
Conclusion de l’auteur, commisssaire apolitique et cosmopolite de Télé Plaisance : “L’Avant-garde, c’est fabriquer ses outils soi-même. Les hautes technologies devraient être accessibles à tous.”
Nicolas Santolaria